N°99 : LE CRIQUET DES LANDES FRAPPA MORCENX EN 1947
- La Nouvelle Morcenx
- il y a 1 jour
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Si la mémoire collective des Landes de Gascogne reste profondément marquée par les grands incendies de l'après-guerre, un autre cataclysme, à la fois écologique et agricole, a durablement bouleversé la région de Morcenx : la grande invasion de criquets de septembre 1947. Souvent perçu à l'époque comme un châtiment venu d'ailleurs, ce phénomène spectaculaire trouve pourtant ses racines au cœur même de l'écosystème landais.
Contrairement aux idées reçues de l'époque qui imaginaient ces insectes venus d'Afrique, le coupable était un habitant permanent de la région. Il s'agit du Criquet des Landes (Locusta migratoria gallica), une sous-espèce endémique de l'Ouest et du Sud-Ouest de la France, dont le massif des Landes de Gascogne constitue le principal bastion.
En temps normal, ce criquet est totalement inoffensif. Il vit de manière solitaire et discrète dans les zones humides, les brandes et les clairières de la forêt de Gascogne. C’est d'ailleurs à la suite des événements de 1947 que le chercheur Georges Rémaudière l'a scientifiquement identifié et nommé.
Comment un insecte solitaire devient-il un fléau destructeur ? La réponse réside dans une anomalie climatique majeure : l'enchaînement des années 1945, 1946 et surtout l'été 1947, caractérisés par de très fortes sécheresses et des canicules historiques.
L'abaissement de la nappe phréatique a asséché les zones de ponte habituelles. Le sol sablonneux de la Haute-Lande, particulièrement autour de Morcenx, est alors devenu un terrain idéal pour la ponte massive des œufs (oothèques). Poussés par la promiscuité dans les derniers points humides et par le manque de nourriture, les criquets ont activé un mécanisme biologique fascinant et redoutable : la grégarisation.
Lors de cette phase, leur morphologie et leur comportement se métamorphosent totalement : Ils changent de couleur (passant des formes vertes ou testacées classiques à des teintes plus sombres), ils développent de longues ailes, ils acquièrent un instinct grégaire destructeur, se regroupant par millions pour migrer.
L'invasion majeure a déferlé en septembre 1947 sur Morcenx et les communes voisines comme Arjuzanx ou Saint-Gor. Les témoignages des anciens décrivent des scènes saisissantes : "Les vols de millions de criquets formaient d’épais nuages noirs, comparés à une « vague » masquant totalement le soleil, le tout accompagné d'un vrombissement assourdissant », « les essaims se posaient sur les champs et dévoraient absolument tout sur leur passage en quelques heures. Les cultures de maïs, de blé, de seigle, les potagers et les prairies étaient réduits à néant, ne laissant derrière eux que de la terre nue. « Là où ils passaient, il ne restait plus rien à manger ».
Face à cette « plaie biblique », la population locale a tenté de se défendre de manière artisanale et empirique. Les habitants sortaient dans les cours et les champs en faisant un tintamarre frénétique — tapant sur des casseroles, des bidons et des couvercles — ou en allumant des feux pour empêcher les insectes de se poser. Des méthodes largement inefficaces face à la densité de la nuée.
Pour les habitants de Morcenx, cette catastrophe agricole n'était pas un événement isolé, mais le coup de grâce d'une année noire. La commune se relevait à peine de la guerre et vivait dans un climat de privations persistantes. La canicule avait mis à sec les puits de la Haute-Lande, compliquant l'irrigation et plaçant la forêt dans un état d'inflammabilité critique, marquée par de nombreux départs de feux. Le rationnement était toujours en vigueur (la ration quotidienne de pain était tombée à 200g en août 1947) et l'inflation galopait. À la gare de Morcenx, point névralgique du trafic ferroviaire régional, la colère grondait chez les cheminots, prélude aux grandes grèves de l'hiver.
Malgré ce cumul de fléaux, la vie tentait de reprendre ses droits. C'est à cette époque que « Morcenx-Gare » poursuivait sa modernisation urbaine (logements des cheminots, projets de rénovation des écoles) et que la vie associative et sportive renaissait, notamment via l'essor de la natation pour retrouver une vie normale après les années sombres de l'Occupation.
L'épidémie acridienne a fini par refluer à la fin de l'année 1947 grâce au retour d'un climat plus humide et à l'utilisation du dinitrocresol (un pesticide violent) ou au ramassage manuel. Ce fut la toute dernière grande manifestation grégaire du Locusta migratoria gallica dans la région.
Aujourd'hui, la science et l'évolution humaine expliquent pourquoi de tels essaims ne peuvent plus se former. D’abord parce que le labourage profond des sols détruit les œufs (oothèques) enfouis dans le sable. De plus, la conversion des marais et des landes humides en monocultures de pins ou de maïs a drastiquement fragmenté l'habitat du criquet. Dans les pinèdes de production, les parcelles ne lui sont favorables que très temporairement (stade jeune plantation), empêchant l'installation durable de populations denses. Ensuite, parce que les pullulations des années 1944-1949 étaient fortement liées aux grands incendies, qui favorisaient la repousse de la Molinie, la plante nourricière du criquet. La maîtrise actuelle des feux de forêt élimine ce facteur. Enfin, dès les années 1950, l'usage des pesticides a permis de stopper net les pullulations avant le stade de la grégarisation.
Ironie de l'histoire : ce criquet autrefois redouté comme un fléau destructeur est aujourd'hui devenu si rare qu'il est classé sur les listes rouges des espèces menacées.
Les densités contemporaines relevées sont extrêmement faibles. Le criquet ne vit plus que sous sa forme solitaire et inoffensive. Cependant, il continue d'intriguer les scientifiques. En 2017, à Trensacq, un spécimen mâle présentant un morphotype intermédiaire rare (transiens) a été capturé, arborant une coloration brun sombre aux nuances mauves et tibias orangés. Des individus de très grande taille capturés en 2017 et 2018 soulèvent également des questions sur l'identité exacte des populations locales (possible proximité avec le Criquet cendré).
Le Criquet des Landes est ainsi passé du statut de mythe terrifiant de l'après-guerre à celui de relique écologique précieuse, témoin fragile de l'histoire environnementale de la Haute-Lande.





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