N°98 : LA SAGA OUBLIÉE DES BOUCHONNERIES LACORNE
- La Nouvelle Morcenx
- il y a 1 jour
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À la fin du XIXe siècle, l'arrivée du chemin de fer propulse le petit bourg rural de Morcenx dans l'ère industrielle avec la naissance du quartier de Morcenx-Gare. C’est au cœur de cet âge d'or de la transformation de la forêt landaise que s’est écrite la saga des Établissements Gustave Lacorne, une dynastie familiale qui a profondément marqué l'économie, l'urbanisme et la mémoire ouvrière locale.
Une spécialisation de pointe et une envergure internationale
Au début du XXe siècle, alors que l'économie landaise s'industrialise, Gustave Lacorne choisit d'exploiter une ressource spécifique : le chêne-liège, très présent dans le triangle landais et le Marensin voisin. Idéalement implantée sur le nœud ferroviaire morcenais, l'usine se forge une solide réputation et expédie massivement sa production de bouchons « haut de gamme » vers les prestigieux vignobles de Bordeaux et les maisons de négoce de Cognac. L’entreprise innove également en valorisant ses chutes et déchets de liège pour fabriquer des sous-couches en liège aggloméré, un produit alors très prisé comme support pour les revêtements de sol de type linoleum.Preuve de sa puissance financière, la maison Gustave Lacorne s'exporte au début du XXe siècle en Afrique du Nord, alors épicentre mondial du liège. La famille possède et exploite une importante usine à Hussein-Dey, dans la banlieue d'Alger, sous la dénomination « Gustave Lacorne », avant de céder ce fonds à la Compagnie africaine du liège. Preuve de leur influence, des membres de la famille, à l'instar de Joseph Lacorne, deviennent des actionnaires majeurs ou administrateurs de grands groupes nationaux comme la Société forestière du liège ouvré créée en 1932.
Cette tradition s'est perpétuée sur quatre générations. Après le déclin progressif du liège dans les Landes — concurrencé par d'autres matériaux et le déboisement au profit du pin maritime — le savoir-faire familial a essaimé en Gironde, où des descendants ont dirigé la société Optima à Saint-Loubès à la fin du XXe siècle.
Au cœur du maillage industriel de Morcenx-Gare
Les usines Lacorne n'étaient pas situées dans le vieux village historique (Morcenx-Bourg), mais bien à Morcenx-Gare, le long de la ligne de chemin de fer Bordeaux-Bayonne. Le rail était le cordon ombilical indispensable pour importer les écorces brutes et réexpédier les produits finis. L'usine disposait d'ailleurs de son propre embranchement ferroviaire relié à ses hangars. Le site se composait de deux grands espaces : les parcs à liège :(de vastes terrains à ciel ouvert où s'empilaient d'immenses structures de plaques d'écorces brutes pour le séchage) et les ateliers de transformation (de longs bâtiments en briques et charpentes métalliques -typiques des années 1900- abritant les chaudières d'ébouillage, les machines de découpe et les ateliers de tri).
Un poids lourd économique face à la monoculture du pin
Au début des années 1920, Morcenx-Gare vit au rythme de deux poumons : le rail (la Compagnie du Midi) et la forêt. Alors que l'industrie locale est dominée par la monoculture du pin maritime (cinq scieries fixes, scieries mobiles, et ateliers de transformation de la gemme en térébenthine et colophane), l'usine Lacorne apporte une diversification stratégique cruciale. Face aux fluctuations dangereuses des cours du pin, le marché du liège offre une sécurité économique complémentaire à la commune. Le succès de la bouchonnerie crée une véritable synergie locale et une communauté de destin avec la gare. Lacorne alimente massivement le trafic de fret, et lorsque l'usine tourne à plein régime, les cheminots travaillent et les commerces du quartier de la Gare (cafés, épiceries) prospèrent.
La vie à l'usine : entre pénibilité et conscience ouvrière
Les effectifs de l'usine oscillaient entre 50 et 100 personnes. Le noyau dur comprenait 30 à 50 ouvriers permanents qualifiés : les « liégeurs » et « tourneurs » chargés de la manutention, de l'ébouillage (nettoyage des écorces dans de grands chaudrons saturés de vapeur) et du tubage ou "gargantage" (découpe rapide des cylindres de liège à l'aide d'une tubeuse à lames circulaires). C'était un métier difficile, bruyant, marqué par le risque de blessure et une fine poussière de liège qui s'infiltrait partout, affectant la santé des travailleurs à une époque sans masque de protection.
L'une des grandes particularités de l'usine résidait dans l'emploi massif de femmes, souvent épouses de cheminots ou de gemmeurs, recrutées notamment lors des pics d'activité avant les vendanges. Elles assuraient le triage et le mirage des bouchons, une tâche exigeant une acuité visuelle et une rapidité incroyables pour classer les pièces et repérer les galeries d'insectes. Malgré la monotonie de la cadence, la mémoire locale retient l'atmosphère très animée de ces ateliers où les ouvrières chantaient ensemble.
À Morcenx, la forte concentration de travailleurs favorise l'émergence d'une conscience ouvrière. Côtoyant quotidiennement les cheminots, les salariés de la bouchonnerie Lacorne participent activement aux grandes vagues de grèves du XXe siècle, notamment celles de 1936 sous le Front Populaire. Leurs revendications portent sur la baisse du temps de travail, l'amélioration de l'hygiène et les salaires, alors souvent payés aux pièces pour les tourneurs.
L'empreinte de l'usine dans le Morcenx d'aujourd'hui
Bien que l'usine ait aujourd'hui disparu, son impact se lit encore dans la topographie et l'histoire de la ville. Dans les années 1920, l'expansion de la bouchonnerie a provoqué un tel afflux de familles ouvrières dans les petits quartiers adjacents que la municipalité a dû bâtir une salle des fêtes et agrandir d'urgence d'une classe l'école des filles et l'école des garçons de Morcenx-Gare. Aujourd'hui, le secteur s'est métamorphosé en zones pavillonnaires et ensembles municipaux, non loin de la Distillerie (vestige de la Distillerie Nationale implantée en 1938). Des noms comme le boulevard de la Gare ou la rue des Écoles témoignent encore, en filigrane, de cette époque où les « bouchonniers » de chez Lacorne faisaient battre le cœur industriel de Morcenx.





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