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N°95 : LES "TRICOTEUSES" DE MORCENX : UNE ÉPOPÉE OUVRIÈRE AU COEUR DES LANDES (1942-1960)


Au milieu du XXe siècle, si l’économie de Morcenx vibrait essentiellement au rythme des cheminots de la Compagnie du Midi et des grandes usines à bois, une aventure industrielle plus intimiste et exclusivement féminine a marqué l’histoire locale : celle des Établissements Désusclade & Cie. Pendant près de vingt ans, des dizaines d'ouvrières morcenaises ont tricoté, assemblé et expédié des milliers de chaussettes et vêtements en laine, laissant une empreinte indélébile dans les mémoires de la commune.


Du studio de photo à l'atelier de tricot


L’histoire commence par une curieuse succession. À l'origine, un atelier de tricotage de chaussettes de douze ouvrières avait été créé par Adolphe Daury, qui n’était autre que le photographe ayant succédé au célèbre érudit local Ferdinand Bernède.

Alors que cet atelier périclite et ferme ses portes en 1942, un repreneur providentiel se manifeste : la maison bordelaise Désusclade & Cie (Tricotage mécanique d’Aquitaine), installée à Talence depuis 1915. L'entreprise décide d'implanter une antenne à Morcenx, rue Brémontier, dans un bâtiment en dur (devenu plus tard les locaux des ambulances Barsacq).


Le quotidien de l’atelier : entre savoir-faire et système D


L’atelier de Morcenx emploie une quinzaine d'ouvrières aux postes bien définis : bobineuses, tricoteuses-mécaniciennes, surjeteuses, remailleuses et repasseuses. La matière première – de gros écheveaux de laine arrivant de Bordeaux par train – est récupérée à la gare à la force des bras, en brouette.

Le travail requiert une grande habileté technique : Le bobinage (l’écheveau est enroulé sur un bobinoir, et le fil est frotté à la paraffine pour l’adoucir), le tricotage (des machines manuelles actionnées par levier tricotent les éléments hauts, jambes, pieds), l’assemblage (les pièces sont unies par la surjeteuse, puis minutieusement vérifiées par la remailleuse), la finition à domicile (de grosses toiles noires remplies de chaussettes brutes sont chargées sur les porte-bagages des vélos par des ouvrières à domicile pour y être repassées et triées par taille).

De ces machines sortent des chaussettes kaki destinées à l’armée, de grosses pièces noires pour les sports de montagne ou le rugby (la maison Désusclade sponsorisait d'ailleurs le CAM Rugby local), ainsi que de la layette pour enfants.


Un quotidien rude, réchauffé à l’eucalyptus


Les conditions de travail sont précaires. L’hiver, pour contrer le froid de l'atelier mal équipé, on utilise un poêle à sciure alimenté par les déchets des usines à bois voisines. Sur ce poêle, un récipient d’eau agrémenté d’eucalyptus bout en permanence pour assainir l’air, tandis que des briques chaudes disposées au sol servent de chaufferettes pour les pieds des travailleuses.


Une communauté soudée de jeunes filles


Malgré des horaires stricts (8h-12h et 13h30-18h, samedi matin compris) et un système de paye à la journée ou à la pièce, l’ambiance est joyeuse et solidaire. Les ouvrières forment un groupe soudé, partageant leurs loisirs à une époque où la jeunesse locale s'émancipe.

En février 1947, on immortalise les rires de Pierrette Brazeille et Dédée Lacommère dans la cour du château Delvaille. Les figures de l’atelier s'appellent Marthe Chon, Arlette Soubielle, Yvette Dufau, Jacqueline Lesburguères ou encore la directrice d'atelier, Alida Destouesse.

Cette joie de vivre éclate publiquement lors des cavalcades du carnaval local. Le 14 mars 1948, les employées défilent fièrement dans les rues de Morcenx sur un char magnifiquement décoré sur le thème de « La Moisson », arborant une banderole au message philosophique : « L’oisif ne vit pas, il enterre sa vie, de son travail naît sa fortune. »


La fin d'une époque


L’activité de l’atelier reste toutefois soumise aux fluctuations économiques et aux baisses de commandes. En période de creux, la solidarité locale s'organise : on garde en priorité les femmes mariées, tandis que les jeunes filles doivent trouver d'autres emplois temporaires (comme aux usines à bois Lespès ou Roumegoux) en attendant d'être rappelées via une carte semestrielle de contrôle de la Main-d'œuvre.

L'atelier « vivota » ainsi tout au long de la décennie 1950, avant de cesser définitivement son activité au début de l'année 1960. Aujourd'hui, les bulletins de salaire, les cartes de Sécurité Sociale naissante de la Gironde et des Landes, et les visages souriants fixés sur le papier glacé restent les précieux témoins de cette histoire ouvrière morcenaise.

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