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N°92 : LE BERGER DE SINDÈRES ET LE SORCIER DE L'AUBE

A Sindères, les querelles de voisinage jusque dans les années 50, concernaient souvent le bétail. Félix Arnaudin, le célèbre ethnologue « imagier de la Grande Lande », a passé sa vie à collecter les contes oraux, proverbes et témoignages de la vie rurale avant qu'elle ne disparaisse. Pour Sindères, comme pour les villages voisins (Garrosse, Arjuzanx), ses récits mettent souvent en scène le conflit entre la vie pastorale et les forces occultes. Sindères était un village "carrefour" mais très enclavé par les zones de marais et de landes rudes. Cette isolation favorisait le maintien d'une paranoïa rurale : la réussite d'un voisin (un bétail gras et sain) était souvent perçue comme le résultat d'un pacte ou d'un vol d'énergie vitale au détriment des autres.

À Sindères, le simple fait de savoir lire les astres ou de connaître parfaitement les plantes médicinales suffisait à attirer la suspicion en cas de malheur sur le bétail. Pour Arnaudin, ces histoires de "sorts" n'étaient pas de simples contes de fées. C'était la manière dont les gens de Sindères expliquaient les maladies qu'ils ne comprenaient pas (peste porcine, fièvre aphteuse, parasites). C'était une médecine sociale : désigner un coupable permettait de donner un sens au malheur. Si le bétail était "enchanté", les bergers de Sindères ne se contentaient pas de prier. Ils allaient parfois puiser de l'eau à la source de la Madeleine pour en asperger les quatre coins de la bergerie ou en mélanger quelques gouttes au fourrage. C'était le mélange typique landais entre la foi catholique et les rites païens de protection de la terre. Arnaudin souligne que pour rompre un sort sur le bétail, le propriétaire devait accomplir certains rites (comme aller à la fontaine de la Madeleine) sans prononcer une seule parole durant tout le trajet. S'il saluait quelqu'un, le sort redoublait de force…


Dans les récits d’Arnaudin, on peut relever quatre histoires qui illustrent ces croyances.

La plus fréquente est celle du « lait tari ». Lorsqu'une vache ou une brebis cessait subitement de donner du lait sans signe de maladie apparente, on soupçonnait immédiatement un voisin "envieux" ou une personne à qui l'on avait refusé l'aumône. Un étranger au village (ou un marginal) passe devant une métairie de Sindères et demande un bol de lait. Le métayer refuse. Le lendemain, tout le troupeau de vaches a les mamelles sèches ou, plus terrifiant, produit un lait mêlé de sang. On disait que le jeteur de sort utilisait une formule ou un objet caché (une "noue" ou un sachet de poudres) près de l’abreuvoir.


Le second récit concerne les bêtes « avisées » (le mauvais oeil). Il rapporte l'histoire d'un troupeau de brebis qui, en rentrant à la bergerie le soir, se met à tourner en rond sans pouvoir s'arrêter, jusqu'à l’épuisement. Un "sorcier" (souvent un berger rival) aurait jeté un regard sur la première bête du rang. Pour rompre le sort, il fallait faire appel à un signador (guérisseur) qui "signait" les bêtes avec des gestes rituels et des prières détournées.


La troisième s’intitule « la fricassée de clous » (le contre-sort). Pour identifier celui qui avait jeté le sort sur le bétail, on faisait bouillir le peu de lait qui restait avec des épingles et des clous neufs dans une marmite fermée. On croyait que le jeteur de sort ressentirait alors des piqûres atroces dans ses propres entrailles et serait forcé de venir frapper à la porte de la métairie pour demander grâce, révélant ainsi sa culpabilité.


Enfin la quatrième histoire, l’un des récits les plus caractéristiques collectés par Félix Arnaudin, illustre parfaitement la mentalité de la Haute Lande à la fin du XIXe siècle. Ce conte, bien que teinté de fantastique, s'appuie sur la réalité quotidienne des bergers de Sindères et de la Lanne-Gran (la Grande Lande). C’est le récit du berger de Sindères et du « sorcier de l’Aube ». Dans ce récit, Arnaudin rapporte l'aventure d'un berger de Sindères dont les brebis, habituellement calmes, devenaient folles dès que le soleil commençait à poindre. Elles couraient se jeter dans les trous d'eau (les crots) ou se coinçaient volontairement dans les ronces. Le berger est persuadé qu'on a "noué l'aiguillette" à son troupeau ou qu'un voisin jaloux a enterré un objet maléfique sous le seuil de la bergerie. Un matin, il croise un vieil homme à la silhouette tordue qui regarde fixement son troupeau. Le berger remarque que l'homme ne tient pas de bâton, mais une simple branche de sureau (bois réputé pour ses liens avec le monde occulte). Suivant les conseils d'un ancien, le berger de Sindères décide de ne pas confronter l'homme. Il prend une poignée de sel bénit et, au moment où l'étranger regarde les bêtes, il en jette dans les yeux d'une brebis noire (la meneuse). Le vieil homme pousse un cri de douleur comme s'il avait reçu le sel lui-même. Il s'enfuit à travers la lande et, dès cet instant, le troupeau retrouve son calme. On apprit plus tard qu'un habitant d'un quartier reculé de Sindères était resté alité plusieurs jours avec les yeux brûlants.


Nous vous proposons de découvrir ce conte :


« Il y avait autrefois, dans un quartier reculé de Sindères, un berger nommé Janot qui possédait le plus beau troupeau de la paroisse. Ses brebis étaient grasses, leur laine était blanche comme l'écume des vagues et ses agneaux ne tombaient jamais malades. Mais Janot avait un voisin, un homme solitaire que l'on appelait « Le Tord », car il marchait toujours de travers, l'épaule basse et le regard fuyant. Un beau matin, alors que le ciel commençait à peine à blanchir derrière les pins, Janot ouvrit la porte de sa bergerie. À sa grande stupeur, au lieu de sortir calmement, ses brebis se mirent à bêler de terreur. Elles se bousculaient, trébuchaient et refusaient de fouler l'herbe de la lande. Pire encore, la meneuse, une grande brebis à cloche, se mit à tourner frénétiquement sur elle-même, comme si une main invisible la tirait par l’oreille. Janot comprit immédiatement : son troupeau était « avisat » (ensorcelé).

Le lendemain, Janot décida de ne pas dormir. Il s'installa dans l'ombre du toit, son bâton à la main. Au moment précis où l'aube pointait — cette heure grise où les esprits rôdent encore — il vit une silhouette sortir des pins. C'était Le Tord. L'homme s'arrêta à vingt pas de la bergerie. Sans dire un mot, il sortit de sa poche une baguette de coudrier. Il se mit à tracer un cercle parfait dans la rosée, puis il planta la baguette au centre en murmurant des paroles que le vent emportait. À cet instant précis, un cri de détresse monta de la bergerie : les bêtes s'étouffaient dans leur propre paille.

Janot, suivant les vieux conseils de son grand-père, ne courut pas après le sorcier. Il savait que le mal était planté dans le sol. Dès que Le Tord disparut, Janot alla chercher une pelle et creusa sous le seuil de la porte, là où les bêtes passaient chaque jour. Après quelques instants, il remonta un petit sachet de toile noire, ficelé avec des cheveux de femme et scellé par une cire sombre. À l'intérieur se trouvaient des arêtes de poisson, du sel noir et une patte de crapaud séchée. Sans perdre un instant, Janot alluma un grand feu de branches de chêne bénit derrière sa métairie. Il y jeta le sachet maudit. Tandis que la flamme devenait bleue, un hurlement monta des pins : c'était la voix du Tord. On raconte que l'homme fut retrouvé plus tard chez lui, les mains couvertes de brûlures, alors qu'il n'avait pas approché son propre foyer de la journée.

Dès que le sachet fut réduit en cendres, le silence revint sur la lande de Sindères. Les brebis sortirent d'elles-mêmes, la tête haute, et recommencèrent à brouter comme si de rien n'était. Janot, lui, ne quitta plus jamais son troupeau des yeux à l'heure de l'aube, et l'on dit qu'il garda toujours un peu de sel bénit au fond de sa poche pour protéger ses bêtes du mauvais regard ».


Illustration : Habitants des Landes par Jean-Louis Gintrac (1808-1886)





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